Les dessous de l’affaire IQT Solutions

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (1 votes, average: 5,00 out of 5)
Loading...

Il est toujours tragique de voir autant de gens perdre leur emploi. Ayant déjà vécu ça plusieurs fois, je compatis avec les travailleurs d’IQT Solutions qui ont été mis à pied de façon plutôt sauvage. Mais il y a plus à cette affaire qu’il n’y parait à première vue et je suis fortuné d’avoir des informations pertinentes qui ne sont pas connues du grand public. Résumons d’abord les faits. IQT Solutions est une firme américaine qui opérait trois centres d’appel pour le compte de Bell, fournissant du soutien technique aux clients de leurs services internet. Les employés du centre d’appel de Trois-Rivières ont récemment déposé une demande d’accréditation syndicale. Vendredi dernier, les quelque 1500 employés des trois centres d’appel sont abruptement mis à pied sous prétexte que la compagnie aurait perdu son contrat avec Bell et qu’étant donné que c’était son unique contrat au Canada, ils ne pouvaient continuer les opérations ici. L’entreprise a donné une journée aux employés pour récupérer leurs effets personnels. Ils n’ont pas été payés leurs deux dernières semaines de travail, ni leur 4%, ni leurs deux semaines de préavis obligatoires, conformément à la loi sur les normes du travail. L’employeur a aussi négligé de fournir le relevé d’emploi dont les employés ont besoin pour obtenir leurs prestations d’assurance-emploi.

Je ne peux faire autrement ici que de condamner les agissements de l’employeur dans cette affaire. D’autant plus que ceux-ci sont illégaux. On ne pourrait questionner la légitimité de vouloir fermer les opérations canadiennes dans les circonstances, mais de ne pas payer les employés leur dû et de ne pas leur fournir leurs documents de cessation d’emploi est inexcusable. D’autant plus que Bell ne pouvait certainement pas terminer le contrat du jour au lendemain, ce qui fait que l’entreprise était certainement au courant que Bell ne renouvellerait pas le contrat bien avant la semaine dernière. Mais il existe d’autres faits. Je vais donc vous faire part d’une petite anecdote.

Flashback

En février 2006, j’étais à l’emploi d’une entreprise qui s’appelait Solutions Anjura et qui fournissait exactement les mêmes services pour le même client : Bell. Ça faisait environ trois ans que je travaillais comme agent de soutien technique pour cet employeur. Or un matin de février en 2006, je ne me souviens pas de la date exacte, je reçois un courriel de mon employeur m’informant que le contrat de l’entreprise avec Bell ne serait pas renouvelé à l’échéance et qu’à partir de cette date, à la fin du mois de juin, les quelques 1000 employés de trois centres d’appels qu’Anjura gérait avec Callian, un autre sous-contractant, se retrouveraient sur le chômage. À l’époque, cette nouvelle n’a pas fait les manchettes, mais elle comporte de nombreuses similarités avec le cas d’IQT.

Quelques semaines avant de recevoir le courriel fatidique, j’ai reçu un autre courriel d’un employé mécontent. Lui et quelques collègues avaient commencé à faire des démarches pour obtenir une accréditation syndicale. Naturellement, Anjura et Callian ont eu vent de l’affaire, ainsi que Bell. Les trois étaient en négociation pour le renouvellement de leur contrat.  Apparemment Bell aurait choisi de ne pas renouveler leur contrat à ce moment. Bell a probablement plusieurs bonnes raisons.  Le centre d’appel doit être opérationnel 7 jours sur 7, 24 heures par jour. Bell ne pourrait pas avoir ce service interrompu ne serait-ce que pour une heure. Ils ne peuvent donc pas risquer une grève. Deuxièmement,   une nouvelle convention collective aurait sûrement forcé Anjura et Callian à augmenter leurs salaires, ce qui les rendrait probablement moins compétitifs et inciterait Bell à aller voir ailleurs. Ces raisons seraient probablement pourquoi Bell aurait laissé tomber IQT Solutions également.

Cependant, nous avions été informés de la fermeture du centre d’appel 4 mois à l’avance, ce qui a laissé le temps à plusieurs employés de se trouver un autre emploi et la compagnie nous avait donné nos relevés d’emploi. Mais il semble qu’Anjura ait omis de payer le 2 semaines de préavis à certains employés. Alors j’ai reçu une lettre près d’un an plus tard m’informant que des procédures avaient été intentées au nom de tous les employés par la Commission des Normes du Travail et je suis toujours dans l’attente de nouvelles sur le jugement. Les roues de la justice tournent très lentement au Québec.

Retour au présent…

N’est-il pas intéressant de voir comment l’histoire se répète? Il n’y a aucun doute que le licenciement des employés d’IQT a été mené de façon exécrable et la Commission des Normes du Travail fera certainement de son mieux pour faire respecter la loi, même si ça prend des années! Mais l’employeur n’est pas le seul à blâmer. Les employés d’IQT auraient aussi dû être informés des conséquences possibles de leur accréditation syndicale. Mais voyez-vous, le code du travail au Québec est ainsi fait qu’il est impossible à un employeur de dire à ses employés que la syndicalisation pourrait amener la fermeture de l’entreprise, ou de la division. Il n’y a qu’à penser à la fameuse vidéo de Couche-Tard et la réaction du syndicat.  Mais ne comptez certainement pas sur la centrale syndicale pour donner l’heure juste à ce sujet. Résultat: les syndicats promettent mers et mondes aux employés, mais les employeurs n’ont aucun droit de réplique. Dans ce cas précis, il aurait été pertinent aux employés de savoir que de se syndicaliser pourraient entraîner la perte de leur contrat avec Bell.  Les employés d’Anjura et Callian n’ont pas eu d’avertissement sur ces conséquences non-plus. Le syndicat et le code du travail n’ont pas eux mêmes congédiés ces employés, mais ils sont en partie responsables de cette mise-à pied.

A propos de l'auteur

Mon nom est Philippe. J'habite sur la rive sud de Montréal. Je suis un technicien en informatique qui aime discuter de toute sorte de sujets. Bienvenue sur mon blogue!

4 Réponses à “Les dessous de l’affaire IQT Solutions”

  1. Question comme çà: pourquoi un employé a-t-il le droit de démissionner (i.e. résilier son contrat de fourniture de travail) sans préavis, laissant l'employeur dans le pétrin, alors que l'employeur ne peut pas résilier le contrat de location de travail sans donner un préavis?

    1. @ Adrien

      Bonne question. Je ne peux supposer que les législateurs considéraient que l\’inconvénient est plus grand pour l\’employé que l\’employeur. Toujours est-il qu\’il est possible d\’inclure une clause exigeant un préavis raisonnable dans le cas d\’un départ volontaire. Ce serait certainement l\’usage dans un marché libre. Personnellement, je n\’ai jamais quitté un emploi sans avoir au moins donné 2 semaines de préavis.

      1. Sauf que les tribunaux ont jugé qu'une telle clause n'est pas exécutoire – alors qu'ils ont jugé que l'inverse (le préavis par l'employeur) l'est.

  2. "Personnellement, je n'ai jamais quitté un emploi sans avoir au moins donné 2 semaines de préavis. "

    Moi je suis resté volontairement chez mon employeur pendant que l'autre employeur m'attendait, simplement pour ne pas mettre l'ancien dans le trouble (small business, me and my boss). Je me souvien que ça m'avait coûté l'équivalent de 200$ en salaire (brut) de coût d'opportunité, par gentillesse. Quand l'ancien boss en question s'est fait "acide" à mon égard, je lui ai fait remarquer que mon respect pour lui me coûte de l'argent et qu'il serait préférable de se la fermer 😛

    Au fait Philippe, ceux qui allaient se syndiquer, c'est les employés de Trois-Rivières et je crois qu'ils sont 80. C'est pas en raison de la syndicalisation certain, les 80 employés sont assez insignifiants sur 1500!!!! Par contre c'est un gros problème au Québec, les gens assument qu'il est dans leur droit de se syndiquer et donc qu'ils peuvent le faire malgré l'opposition de leur employeur. Les gens croient même qu'il peut être illégal de congédier quelqu'un!

    Le coeur du problème est la lenteur de la justice. Mon père a perdu BEAUCOUP plus que les employés d'IQT et pourtant il n'a rien obtenu. La raison est simple, il faudrait dépenser des milliers de dollars et perdre des années en procédures judiciaires, simplement pour obtenir 3000$ de revenu (imposable..). C'est pas normal d'être obligé de se résigner à ne pas recevoir ce qui nous est dû, simplement parce que la justice est trop slow.

    Une autre affaire : si vous avez une petite entreprise et qu'un client vous doit quelques milliers de dollars, il peut très bien refuser de vous payer. J'ai travaillé dans des petites business et ce que je vois souvent, c'est des clients qui mettent plusieurs mois à payer des factures (et je parle de des compagnies, pas des particuliers) et éventuellement, le client cesse de faire appel à nos services et mon boss doit se résigner à abandonner son argent parce que les procédures légales sont ridiculement trop longues et complexes.

    Ça pourrait pas être automatique???? Avoir un contrat signé, avoir des preuves que le service a été livré mais que le paiement ne l'a pas été devrait être suffisant pour que les autorités me remettent mon dû, non? C'est pas une fonction de base de l'état???